L'INAMI lance un projet pilote de financement des soins à domicile, au temps plutôt qu’à l’acte. Si l’idée séduit l’ASD, Aide & Soins à domicile, elle est mal reçue par le collectif des infirmières libérales.
Fini de facturer les prestations, les infirmières à domicile pourraient bientôt facturer les heures passées auprès des patients. Ce nouveau modèle proposé par l'INAMI va être testé pendant deux ans, auprès de 1.000 personnes, à travers un projet pilote. Pour Delphine Veys, partenaire opérationnelle de l'INAMI, le modèle actuel ne répond plus à la réalité :
L'évolution démographique, le vieillissement de la population, l'augmentation des demandes de prise en charge à domicile et le fait que la nomenclature actuelle ne répond pas aux besoins des patients ne permet pas d'apporter une bonne réponse aux besoins. On va aussi permettre, on l'espère, que ce projet permette aux infirmiers et au personnel soignant à domicile de retrouver du sens dans leur métier.
Concrètement, les infirmières à domicile factureront 59,10 € par heure en semaine, 79,10 € le week end, avec une compensation supplémentaire pour les permanences dans le cadre des soins palliatifs. Les déplacements sont aussi prévus dans ce plan : 39,10 € par heure. La proposition a plutôt été bien reçue par les infirmières présentes à la réunion de présentation, dont Elisabeth Moreau, infirmière à domicile indépendante dans la région de Yvoir-Anhée.
On court toujours après le temps pour plein de choses. On nous demande toujours plein de choses à faire. Ici, ça permettrait de faire des soins et prendre le temps d'expliquer aux patients pourquoi on le fait et pour qu'ils soient prévenus aussi pour l'avenir.
Risque de pénurie?
Passer plus de temps avec les patients, cela signifie donc voir moins de patients sur une journée. Dans un contexte de pénurie d'infirmières, ce nouveau système ne risque-t-il pas d'engendrer des retards dans les soins ? Patricia Beaufays, directrice de soins infirmiers chez ASD, Aide & Soins à Domicile, se veut rassurante :
Je ne pense pas, parce que c'est plus de temps pour rendre le patient plus autonome. On va vraiment l'accompagner dans la prise en charge de ses soins personnels, voir quelles sont ses capacités, ses compétences, quelles sont ses ressources au niveau de son environnement, au niveau des aidants proches. L'objectif, c'est de faire une prise en charge holistique du patient en tenant compte de toutes les dimensions mais aussi de ses souhaits personnels, de ses objectifs.
Tout le monde n'est pas convaincu
Dans l'arrondissement de Dinant, de nombreuses infirmières à domicile manifestent leur opposition à ce projet. C'est le cas d'Anne-Claire Joachim, qui travaille notamment à Hastière.
Je trouve que c'est un projet qui vise à nous contrôler, comme si nous étions des salariées, alors que nous sommes indépendantes. Ce nouveau système nous stresse. Pour un même patient, la durée des soins varie souvent d'un jour à l'autre. Comment allons-nous pouvoir justifier des différences de temps d'intervention ? Et puis, cette manière de fonctionner risque de pénaliser l'efficacité et de rallonger inutilement certaines prestations.
Cette infirmière à domicile estime aussi que les indépendantes qui travaillent en milieu rural seront davantage pénalisées car elles ont plus de temps de trajet entre chaque patients. Même si ces temps de déplacements seront pris en compte, elle craint d'y perdre.
"On a choisi d'être libéral pour être libre"
En plus de ce projet de l'INAMI, les infirmiers et infirmières à domicile devront plafonner leur nombre de patients dès le mois prochain. Bref, toutes ces mesures sont en contradiction avec leur statut d'indépendant, ce que déplore Joachim Delbart, président du Cilib, collectif des infirmières libérales de Belgique.
Ça va ajouter un contrôle de plus. Tout serait minuté chez le patient : on scanne la carte d'identité en arrivant, puis en repartant… c'est du chronométrage pur et simple. À ce compte-là, autant être salarié. Moi, j'ai choisi d'être indépendante pour rester libre, pas pour être cadenassée. On parle de soins de santé : c'est prendre soin de l'autre, pas minuter et cadenasser chaque geste.
Le collectif s'interroge aussi sur les tarifications et les éventuels plafonds imposés. Il espère que les travailleurs et travailleuses seront impliqués dans les prochaines discussions… ce qui n'a pas été le cas cette fois-ci.
La phase de test commencera en juin prochain avec les 1.000 candidats retenus. Elle durera deux ans et sera ensuite analysée et dont les conclusions nourriront assurément une future réforme des soins à domicile.
Avec Grégory Anciaux, de Boukè