Avec l’ouverture de la chasse, revient la question du partage de la forêt pendant cette période. Sur le plateau du « Journal sur pause », on débat des différentes pistes pour améliorer la cohabitation.
Depuis le 1er octobre, la chasse en battue est ouverte et elle entraîne forcément son lot de de fermetures de chemin. Au grand dam de certains. Dans ce contexte parfois tendu, le « Journal sur pause » s'arrête sur cette question : comment la chasse peut-elle cohabiter avec les autres usagers, promeneurs, vététistes, cavaliers, mais aussi exploitants, forestiers ?
Pour en débattre, autour de la table :
- Louis de Schaetzen, Président du Conseil cynégétique Famenne-Condroz
- Corentin Roland, Chargé de mission ruralité pour Canopea, une association qui fait, entre autres, partie du collectif « Stop aux dérives de la chasse »
- Sophie Lox, Chargée de mission environnement pour le Parc naturel Haute-Sûre Forêt d'Anlier
- Pierre Hanse, du Département de la Nature et des Forêts, cantonnement de Rochefort

Louis de Schaetzen, Pierre Hanse, Corentin Roland et Sophie Lox
Il y a une nouveauté cette année pour la chasse : nouvel arrêté qui détermine les périodes de chasse. On va pouvoir chasser jusqu'au 31 janvier et non plus au 31 décembre. Je parle d'une nouveauté, mais finalement cela ne change rien sauf que les autres années, on travaillait par dérogation. Vous pouvez nous expliquer un peu comment ça fonctionne ?
Pierre Hanse : Le gouvernement prend un plan quinquennal, c'est-à-dire que tous les cinq ans, il revoit les dates d'ouverture pour les différentes espèces de gibier. Dans l'ancien arrêté, la fermeture pour le cerf était normalement au 31 décembre, mais suite à différentes raisons, notamment le fait que certains plans de tir n'étaient pas atteints à cette date, des dérogations étaient accordées par le ministre, quasi systématiquement chaque année, pour prolonger la chasse jusqu'au 31 janvier. Ce que le législateur a voulu faire, c'est simplement officialiser le fait que le cerf est ouvert maintenant jusqu'au 31 janvier. On a clarifié les situations, mais cela ne va pas changer grand-chose à ce qui se passait les années précédentes.
Pendant cette période, on ferme des chemins puisqu'il y a des chasses. Quelles sont les obligations des chasseurs pour informer les promeneurs, les vététistes, que le chemin est fermé ?
Louis de Schaetzen : Il y a deux systèmes d'affichage : les affiches jaunes pour prévenir et les affiches rouges pour fermer les chemins. Il y a deux périodes : la période d'affût et la période de battue. En période d'affût, on met des affiches pour prévenir. En général, on ne ferme pas toute la journée. On ferme une heure avant le lever du soleil et deux heures après le lever du soleil, et le soir pareil dans l'autre sens. En période de battue, on doit prévenir 48 heures à l'avance en mettant les panneaux rouges.

Il revient aux gens de se renseigner. Sophie Lox, vous avez mis en place, pour toute la Wallonie, un site internet qui permet de se renseigner. Comment ça fonctionne ?
Sophie Lox : Le site s'appelle Partageons la forêt. Le site permet de se renseigner à l'avance quand on souhaite organiser une balade en forêt ou sur le territoire en général. On peut se renseigner à l'avance, voir s'il y a une affiche rouge ou une affiche jaune posée à l'entrée de tel ou tel chemin. Comme ça, on n'est pas surpris au moment de sa balade, on n'est pas obligé de faire demi-tour. On travaille en partenariat avec le SPW qui met en place cette collaboration avec les chasseurs. Les dates sont partagées et le grand public est informé bien à l'avance des chasses organisées aussi bien à l'affût qu'en battue.

C'est aussi la responsabilité du grand public, des promeneurs, de s'informer ?
S. L. : Oui, car en cette période, le milieu est partagé par de nombreux usagers et il est important de s'en informer au préalable pour ne pas être surpris. Certains pourraient avoir peur de se promener à cette période, mais si on respecte les affiches qui sont indiquées, si c'est ouvert, c'est ouvert, il n'y a pas de risque et les choses sont claires.
Pierre Hanse, vous êtes un peu l'arbitre ou le médiateur au milieu de tout ce petit monde. On en parle beaucoup en période de chasse. Est-ce que sur le terrain, vous constatez des problèmes ?
P. H. : Il y a parfois des soucis. Le problème qui peut se poser, c'est que ces affiches, le code forestier prévoit qu'elles soient placées à l'endroit où l'interdiction s'applique, c'est-à-dire à l'entrée du bois. Mais on a régulièrement des cas de figure où on a des chemins agricoles qui font parfois un kilomètre et qui amènent au bois. Sur le chemin agricole, il n'est pas fermé, donc il n'y a pas d'affiche. Et quand le vététiste arrive face à l'interdiction, il a déjà parcouru un kilomètre. Il faut faire demi-tour. C'est notre rôle de dire : non, vous ne pouvez pas passer pour des raisons de sécurité. C'est fermé toute la journée.

Est-ce que vous êtes parfois confronté à des gens qui ne veulent pas comprendre qu'il y a un danger ? Est-ce que c'est un stress pour les chasseurs ?
L. de S. : Clairement, parce qu'à partir du moment où on pose les affiches, tout chemin peut croiser un poste, une ligne de tir, donc ça ne nous arrange pas. Il ne faut pas penser qu'on veut fermer les chemins juste pour notre tranquillité. C'est en tout premier pour la sécurité. D'ailleurs, vous voyez l'évolution des tenues de chasseurs, on est de plus en plus visibles pour la sécurité.
Des plaintes remontent vers Canopea ? Des gens qui ne comprennent pas qu'on leur empêche d'accéder à la forêt ?
Corentin Roland : Oui, il y a des gens qui ne comprennent pas toujours encore le rôle de la chasse aujourd'hui. Parfois, comme Monsieur Hanse l'a expliqué, l'affichage n'est pas toujours optimal, pas spécifiquement de la faute de la chasse. Parfois, il y a des personnes qui sont surprises ou des personnes qui veulent organiser un événement, un trail. Ils se rendent compte qu'il y a une chasse dans deux jours, donc ils n'ont pas l'autorisation. Ce sont des choses qui arrivent régulièrement.

Faire évoluer la chasse ?
La chasse est ouverte depuis mercredi. Cette ouverture concerne les chasses en battue. Il y a différents types de chasses, on parle aussi de la poussée silencieuse ou la traque-affût. Est-ce que vous pouvez nous expliquer les différences ?
L. de S. : Il y a deux possibilités pour la chasse en battue : la poussée silencieuse et la battue à cor et à cri. Là, c'est un gros déplacement de traqueurs, de chiens, de chasseurs. De façon différente, la poussée silencieuse arrive de plus en plus dans les différentes activités et est même imposée à certains endroits. Moi, personnellement, j'adore ce type de chasse. C'est beaucoup moins contraignant, beaucoup moins de stress pour le gibier. Je pense qu'on ne peut pas faire l'un ou l'autre parce que les biotopes ne le permettent pas, mais on pourrait en tout cas utiliser les deux sans problème.
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La traque-affût ou poussée silencieuse permet de garder les chemins ouverts, ça paraît un peu contre-intuitif, est-ce que c'est vraiment sans danger ?
P.H. : Oui. Ce qui est fondamentalement différent entre la chasse en battue traditionnelle et la traque affût, c'est que dans la traque affût les chasseurs sont postés dans l'enceinte, sur des postes en hauteur et ils vont tirer dans le bois, dans l'enceinte, tandis qu'en battue classique traditionnelle, les chasseurs sont postés en périphérie de l'enceinte et tirent vers l'extérieur. C'est là toute la grande différence. Si les postes ont été choisis en fonction du relief du terrain, en fonction de la possibilité pour le chasseur qui est posté de pouvoir faire un tir fichant, c'est-à-dire un tir qui va s'enterrer dans le sol.
Sans danger pour les promeneurs, meilleur pour le gibier, si je puis dire, pourquoi est-ce qu'on ne fait pas ça partout ?
L. de S. : Parce qu'au niveau logistique ça demande énormément de boulot, c'est beaucoup plus contraignant qu'une battue traditionnelle.
En quoi ?
L. de S. : Tous les postes sont mis en hauteur dans le bois avec des sentiers, avec des endroits où il faut prévoir un tir fichant, et quand vous avez des grands territoires parfois ce n'est pas évident de fermer tout.
C'est une technique de chasse qui peut aussi satisfaire les associations environnementales ?
C. R. : Ce serait un mode de chasse qu'on préconise, oui. Prioritairement on préférerait que ce seul mode de chasse soit utilisé. Évidemment c'est pas possible partout non plus, mais si on pouvait généraliser ça, surtout en Wallonie, ça réglerait déjà pas mal de problèmes entre usagers de la forêt.
Que ce soit la norme et la battue l'exception plutôt que l'inverse pour le moment ?
C. R. : Oui. Il y a beaucoup d'avantages aussi en nombre de balles tirées, on tire beaucoup moins de balles, les animaux sont moins stressés, on dérange beaucoup moins la faune aussi qui n'est pas concernée par la chasse donc il y a beaucoup d'avantages au niveau de la nature pour ce mode de chasse.
L. de S. : On est tout à fait d'accord. La seule chose c'est qu'on ne peut pas y arriver en exclusivité. Il y a aussi une période de l'année où c'est moins favorable. D'abord il faut que le territoire s'y prête, il y a des territoires plus adaptés que d'autres. L'Ardenne est beaucoup plus propice. On peut y arriver en Famenne mais en octobre la végétation est encore trop dense, peut-être plutôt au mois de décembre mais on peut tout à fait prévoir les deux modes de chasse.
P. H. : D'ailleurs c'est comme ça que c'est prévu. Dans les forêts domaniales on va vers ce type de chasse, mais avec la possibilité pour le titulaire de pouvoir quand même organiser une battue classique, à cor et à cri, parce qu'il y a des territoires qui ne sont pas équivalents.

Faire évoluer le calendrier ?
Une autre façon peut-être aussi de mieux partager la forêt, c'est de réduire la période de chasse. Vous plaidez plutôt pour qu'on décale la période de chasse pour laisser la forêt ouverte au mois d'octobre.
Corentin Roland : Ces dernières années, on a systématiquement prolongé en janvier de manière un peu exceptionnelle. Une des raisons était le fait qu'en octobre la chasse n'est plus aussi efficace qu'à l'époque, de par les feuilles qui restent aux arbres plus longtemps, la visibilité est réduite. La valorisation de la viande du gibier est plus compliquée parce que les températures sont plus élevées qu'avant. C'est également un mois où les gens aiment se promener en forêt en octobre, c'est le plus beau mois de l'année pour se promener en forêt. Il y a aussi les champignons, il y a le brame du cerf, pour ceux qui viennent écouter le brame du cerf, mais surtout pour le cerf aussi. On va chasser le cerf en plein brame du cerf, ça peut poser des questions.
Nous, au lieu de juste prolonger, on proposait effectivement de débuter la chasse au 15 octobre ou au 1er novembre en dehors du brame, en dehors de cette période propice à la balade, tout en gardant, en augmentant quand même l'efficacité de la chasse parce qu'on a remplacé le mois de janvier par octobre, octobre qui n'était pas très efficace. Et c'était surtout aussi pour les chasseurs une manière de revaloriser leur travail auprès du grand public. On sait que la chasse n'a pas toujours une très belle image auprès du grand public. Là, ça aurait pu revaloriser l'image de la chasse aussi par rapport aux promeneurs, aux autres usagers du mois d'octobre.
C'est quelque chose que vous étiez prêt à accepter du côté des chasseurs, laisser tomber octobre pour avoir janvier ?
Louis de Schaetzen : Le problème du mois de janvier par exemple, ce qu'on a déjà rencontré l'année passée et l'année d'avant, c'est la valorisation de la venaison. Il faut savoir que principalement le gibier se vend pour les fêtes. Donc en janvier, on ne sait pas commercialiser le gibier.
Et qu'est-ce que vous en faites alors ?
L. de S. : L'année passée, exceptionnellement, le centre de récolte l'a repris mais à des valeurs inférieures. Et donc oui et non. Octobre est propice à certains territoires ou certains modes de chasse et certains types de gibier. Et janvier à d'autres. Maintenant, janvier, et plus loin que janvier, les sangliers, on rencontre beaucoup de nids de jeunes sangliers. Donc c'est plus compliqué aussi.
Est-ce qu'on pourrait imaginer d'avoir un calendrier à la carte en fonction des territoires, en fonction du gibier ou c'est trop compliqué ?
Pierre Hanse : C'est pas possible. Ça, c'est vraiment pas envisageable. Par contre, c'est vrai que tenir compte du brame du cerf, ce serait quand même quelque chose qui serait pas mal. Quand on commence la battue à cor et à cri, dans un territoire où il y a des places de brame, c'est terminé. Il n'y a plus de brame. Le brame est complètement cassé. Et ça, c'est quand même dommage d'avoir une espèce qui est chassée en pleine période de reproduction. C'est quasi exceptionnel. C'est le seul gibier qu'on va chasser en plein milieu, au moment où il se reproduit.
L. de S. : Pour rebondir sur le brame, je pense que chaque chasseur connaît son territoire et naturellement, celui qui a du brame, il recule ses dates. Moi, je ne chasse pas avant mi-octobre parce que justement, on est encore en pleine période de brame et donc ça ne nous intéresse pas de les déranger.
Mais rien ne vous empêche de le faire.
L. de S. : Rien ne nous empêche de le faire, c'est sûr. Mais naturellement, comme on est passionné et qu'on les identifie, qu'on les suit, qu'on les photographie, on n'a pas envie de les déranger. Et comme vous savez que les territoire de chasse en Wallonie, c'est des mouchoirs de poche, on veut laisser la quiétude et donc on retarde nos journées de chasse pour ça.
C.R. : Ça se voit quand même : il y a des histoires chaque année de chasse en période de brame. Du coup, ça c'est vraiment très mauvais pour l'image de la chasse aussi. C'est quelque chose de très compliqué. Il y a des gens qui écoutent le brame, qui voient et ils voient le cerf qui se fait tirer devant eux. C'est quelque chose qu'il faut éviter.

Dernier aspect, vous disiez, la chasse a mauvaise presse. Suite à nos reportages cette semaine, on a eu beaucoup de commentaires où les gens disaient que la chasse ne fait pas que de la régulation mais c'est aussi un loisir. Alors, d'une part, on peut contester le fait d'avoir pour loisir le fait de tuer un animal, mais aussi que ce loisir entre en compétition avec le loisir des autres qui est de se promener en forêt. Qu'est-ce que vous répondez à ça ?
L. de S. : On peut faire un débat pendant des heures. Le problème, c'est que le débat est très large. On ne va pas se cacher, on ne tue pas que pour la régulation. Il y a aussi un état d'esprit. Moi, la chasse, c'est un état d'esprit. C'est une philosophie de vie. Je mange du gibier toute l'année. J'ai un véhicule 4x4 parce que je chasse, parce que je suis forestier, parce que je suis agriculteur. C'est un mode de vie. Je ne dis pas que tout le monde vit comme je vis, mais ça va beaucoup plus loin que ça.
Je disais comment on partage la forêt parce que ce mode de vie, vous devez comprendre qu'il se confronte au mode de vie de gens qui ont peut-être envie d'aller aux champignons.
L. de S. : Je pratique, entre guillemets, la chasse, mais pas l'acte de tuer, la chasse toute l'année. 365 jours par an, donc ça veut dire quoi ? Je photographie, j'aménage mon territoire. Je suis. Je regarde. Je fais des comptages avec le DNF et donc c'est une philosophie de vie. Je pense qu'à partir du moment où nous toute l'année on est dans le bois, on est tout à fait ouvert à plein de propositions. Le problème, c'est qu'on rencontre des gens qui, juste par principe, pour l'acte de tuer, n'aiment pas la chasse. Et je pense que la chasse, c'est beaucoup plus que ça. Ce n'est pas que l'acte de tuer. Pour ma part, l'acte de prélever, prendre la vie, ça ne représente pas 10% de mon temps. Et ça, je pense que les gens font beaucoup d'amalgames par rapport à ça.
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C.R. : Ce qu'il faut savoir, c'est qu'actuellement les populations de cerf et de sanglier sont en explosion, que ça a des impacts énormes sur la nature, sur la production forestière, de bois aussi, sur la biodiversité, c'est quelque chose qui est très problématique. Et la chasse, c'est certain que certains chasseurs font ça très bien, on n'en doute pas une seconde, mais il faut admettre qu'actuellement la chasse, comme elle est organisée aujourd'hui, ne régule pas, ne régule plus.
L. de S. : Pas assez.
C.R. : Pas assez, pas de manière optimale. Et je veux dire ça, on pourrait en parler beaucoup, mais il y a aussi des nourrissages qui sont exagérés par endroit ou par moment de l'année. Et donc voilà, il faudrait aussi une réglementation plus claire sur le nourrissage également, le nourrissage du sanglier.