A l’occasion des vendanges, « Le Journal sur pause » s’intéresse aux vins wallons. Longtemps confidentiels, ils représentent aujourd’hui un secteur économique à part entière.
La période est aux vendanges dans les vignobles wallons, La production de vins a longtemps été anecdotique chez nous, mais la Wallonie est petit à petit en train de devenir une véritable terre viticole. Aujourd'hui, ce secteur en plein boom représente 129 producteurs pour une surface agricole de 469 hectares.
Cette croissance s'accompagne toutefois d'une série de défis pour passer de l'effet de mode à celui de secteur économique mature et surtout rentables.
Sur le plateau du « Journal sur pause », deux viticulteurs au profil bien différent :
- Marc De Brouwer, propriétaire d'un petit vignoble dans le Hainaut et auteur spécialisé dans l'histoire du vin belge. Il a notamment écrit "La Belgique, pays de vin : vignes, vignobles, histoire du vignoble belge"
- Vanessa Vaxelaire, propriétaire du château de Bioul (Anhée) et présidente des vignerons de Wallonie.

Les vendanges battent leur plein un peu partout en Wallonie. Qu'en est-il de votre côté ?
Vanessa Vaxelaire : Ça se passe très bien. C'est vraiment une très belle année. Après les déboires que nous avons connus en 2024, ça fait très plaisir.
Marc De Brouwer : Chez moi, ça commence seulement parce que je suis dans un climat qui est presque ardennais, donc c'est un petit peu plus tardif. Ça se présente très bien aussi. L'année est exceptionnelle, même si j'ai souffert d'un gel très tardif le 23 mai. Les saints de glace ne sont plus d'actualité, nous étions au-delà. Il va falloir changer le calendrier.
Vous êtes soulagés parce que 2024 avait été une année très difficile, tant au niveau rendement que qualité ?
Vanessa Vaxelaire : En 2024, pour finir, la qualité était quand même au rendez-vous parce que les rendements étaient tellement petits. Ce qui a survécu et est arrivé au bout de sa maturité était beau. C'est un si petit millésime que c'est compliqué de s'en réjouir. Mais de ce que j'ai chez moi, de ce que j'ai entendu et goûté par ailleurs, 2024 est un joli petit millésime, mais une histoire qu'on aimerait bien oublier tout de même.
2025, c'est presque l'année parfaite au niveau climat pour le raisin en Belgique ?
Vanessa Vaxelaire : Il y a eu deux petites gelées, mais pas trop conséquentes, et quelques passages de grêle. Au château de Bioul, nous avons eu 3 hectares touchés par la grêle, nous avons perdu la moitié de la récolte. Mais malgré ça, le reste est tellement bien qu'on ne va pas en subir de grosses conséquences. C'est une façon de dire qu'il n'y a jamais d'année parfaite chez tout le monde.
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Les vins wallons, ce sont surtout des vins effervescents et du vin blanc. Pour quelle raison ?
Vanessa Vaxelaire : C'est lié au climat. Les effervescents se récoltent plus tôt parce qu'il faut plus d'acidité. Comme nous restons dans un climat du Nord, même si le changement climatique est une évidence, il y a plus de chances de réussir son crémant et son vin blanc. Le vin rouge, personnellement, nous à Bioul, nous en faisons uniquement les années chaudes et ensoleillées. Cette année, enfin l'année prochaine, il y en aura. Il est très bien. Mais avec des raisins rouges, nous avons des alternatives, comme faire des crémants rosés ou du rosé tranquille.
Du vin déjà au Moyen-Âge
On a l'impression que le vin en Wallonie, c'est quelque chose de nouveau, mais ce n'est pas du tout le cas. Nous avons déjà fait du vin au Moyen Âge chez nous ?
Marc De Brouwer : En fait, en Wallonie, les premières vignes sont attestées vers 830 à Huy et à Liège, mais il y en avait très peu. Il faut vraiment atteindre le XIVe siècle pour qu'il y ait un développement et le XVe siècle pour qu'il y ait une explosion de vignobles. À ce moment-là, presque tous les villages, sauf les villages ardennais évidemment, possédaient des vignes.
La production était destinée à l'Église ?
Marc De Brouwer : On produisait du vin principalement pour des raisons religieuses, parce qu'à l'époque, on communiait encore sous les deux espèces, le pain et le vin. Puis très rapidement, les seigneurs se sont emparés du projet parce que c'était prestigieux. Des vignobles se sont développés autour à la fois des abbayes, des communautés monastiques et des différents seigneurs.
Qu'est-ce qui fait que le vin se perd en Wallonie pour revenir dans les années 90-2000 ?
Marc De Brouwer : Nous avons eu ce qu'on appelle le petit âge glaciaire. L'optimum de la vigne en Belgique est une très courte période de même pas 50 ans, entre grosso modo 1450 et 1470-80. Ensuite, le climat a fortement refroidi au point que le raisin ne mûrissait plus. Les seigneurs, bien souvent, ont confié leurs vignes à des métayers, et quand le raisin ne mûrissait pas, ils ont planté du seigle et d'autres choses. Une fois que le temps se radoucissait, surtout dans la région autour de Louvain, on replantait de la vigne pendant 10-20 ans. Puis ça se refroidissait, on remettait des céréales. Il y a eu des phénomènes assez cycliques jusqu'à ce que ça disparaisse totalement au XVIIIe siècle.
Il y a maintenant un renouveau de la vigne en Wallonie avec une augmentation du nombre de producteurs. Cette augmentation est-elle toujours constante ou arrivons-nous à une stabilisation du secteur ?
Vanessa Vaxelaire : Je crois qu'elle est un petit peu moins exponentielle que les deux années précédentes. Mais ça a été vraiment exponentiel. Là, je pense que ça diminue un petit peu. Il y en a tout de même des nouveaux qui arrivent. Je pense qu'il va y avoir une espèce de stabilisation du marché, des plantations qui va se faire dans les prochaines années.
Est-ce qu'on peut résumer le secteur à trois types de profils : des coopératives, des riches familles et de la diversification agricole ?
Vanessa Vaxelaire : Je dirais qu'il y a aussi pas mal de passionnés qui font ça en hobby, pas pour leur métier. Dans les 129 vignerons dont vous parlez, il y en a beaucoup pour lesquels ce sont de toutes petites exploitations qui sont un hobby pour eux. Il faut rajouter cette catégorie qui est importante et qui ne vise pas nécessairement à faire un commerce rentable de la production.
"On ne peut pas se réjouir du changement climatique"
Dans les facteurs qui favorisent l'émergence de ce secteur, il y a le changement climatique. Vous êtes un des rares secteurs qui peut se réjouir de ce changement climatique ?
Vanessa Vaxelaire : Je ne sais pas s'il faut s'en réjouir parce que je crois que la plupart des vignerons belges ont quand même choisi des cépages adaptés au climat froid. Le réchauffement n'était pas vraiment nécessaire. C'est sûr que c'est un plus quand il ne pleut pas beaucoup parce que les maladies arrivent moins vite. Personne qui travaille la terre ne souhaite un réchauffement climatique. Il y a de bonnes conséquences, mais tous les cépages dont j'ai entendu parler pourraient tenir le coup avec un climat qui date d'il y a une dizaine d'années. Ce n'était pas impossible à faire à l'époque non plus.
On parle dans 10-20 ans d'un climat proche de la Bourgogne en Wallonie. Est-ce que vous envisagez cela, avoir un produit proche de celui qu'on fait en Bourgogne ?
Marc De Brouwer : C'est clair que d'ici une trentaine d'années, nous allons pouvoir faire du rouge comme en Bourgogne. Par contre, les blancs et les effervescents, ça deviendra plus délicat si ce n'est en vendangeant tôt, justement pour des questions d'acidité. Après, ça va encore continuer à chauffer.
Le dérèglement climatique fait aussi qu'en hiver, nous avons ce qu'on appelle des faux printemps, c'est-à-dire un débourrement de la vigne qui est bien trop précoce et qui la fragilise lorsqu'arrivent les gelées qui, avant, ne posaient pas de problème. Moi, j'ai eu des vignes dans les années 90 et ces gelées ne posaient pas de problème, maintenant, il faut des mesures d'atténuation pour réchauffer le vignoble, que ce soient avec des éoliennes, des bougies, etc. Il y a pas mal défis, y compris de se demander si dans 30 ans, on pourra rester sur ces cépages-ci ou s'il faudra évoluer.
Vanessa Vaxelaire : Je pense qu'il ne faut pas se réjouir et on aurait pu faire sans réchauffement climatique, même si c'est plus facile de vinifier quand il fait sec. Le gros problème que nous avons, c'est le dérèglement climatique. Ce sont des choses qui nous surprennent : des mois de février à 24°C trois jours de suite, des grêles en plein mois de juillet. C'est ça qui nous impacte beaucoup plus que la température en elle-même.
"Plus d'agriculteurs devraient prendre exemple sur nous"
Le fait que le secteur du vin en Wallonie soit jeune, c'est peut-être un avantage ? Vous n'êtes pas liés par des dogmes historiques comme en Bourgogne ou dans le Bordelais…
Vanessa Vaxelaire : C'est un secteur merveilleux parce que c'est une agriculture vertueuse. La vigne, c'est vraiment l'agriculture dont tout le monde rêve. Plus d'agriculteurs devraient prendre exemple sur nous. Ce sont de toutes petites exploitations familiales. Le vigneron a son produit en main de A à Z, du secteur primaire au secteur tertiaire, il ne dépend pas des marchés. Nous arrivons à vendre notre produit à un prix correct parce qu'un vin wallon autour de 15 euros, ce n'est pas cher, contrairement à ce qu'on nous fait croire. Nous avons réussi à ce que le Belge achète du vin belge à un prix correct. Cela nous permet de vivre, cela permet d'avoir des petites exploitations rentables. Le modèle que nous avons mis en place est vraiment un modèle vertueux.
Est-ce que l'enjeu aujourd'hui est de se faire connaître ? C'est l'occasion de parler de BelBul, le nom que vous portez pour tous les effervescents belges. C'est une façon de dire qu'il y a le champagne, il y a le cava, mais chez nous nous faisons aussi un produit de qualité qui doit être reconnu à l'international ?
Vanessa Vaxelaire : C'est sûr que le nom BelBul va nous aider à être reconnus à l'international, et il nous manquait un nom. Nous avons créé une marque. Contrairement au cava, au prosecco et au champagne, ce n'est pas une AOP (appellation d'origine protégée, ndlr.), puisque nous sommes régionalisés, et l'idée était que les vignerons wallons et flamands puissent créer quelque chose ensemble.
Cette marque BelBul est une marque, mais pour pouvoir en bénéficier, il faut être en AOP. Nous sommes liés à des labels de qualité. Je crois que c'est une opportunité pour les Belges de reconnaître une belle bulle belge, parce que le cahier des charges est très rigoureux. Il faut être en AOP, et vous êtes sûrs que le vigneron cultive ses propres raisins. Cela permettra aux clients, quand ils voient BelBul, de savoir qu'ils sont en confiance, c'est une belle bulle belge, donc la qualité est derrière.
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La rentabilité du secteur : "il y a de bonnes et de moins bonnes années"
Est-ce que c'est rentable de faire du vin en Wallonie, quand on sait le prix de la terre, le prix des investissements en matériel, la main-d'œuvre ?
Marc Debrouwer : Pour moi, dans la mesure où c'est pour une consommation personnelle, ce n'est pas rentable. Je fais partie des amateurs depuis plus de 40 ans.
Vanessa Vaxelaire : Je pense que ce n'est pas forcément rentable, parce qu'il y a des bonnes et des mauvaises années. Forcément, quand vous êtes rentables une année, vous perdez l'année d'après. Cela fait 15 ans, donc je l'ai déjà vécu plusieurs fois, le yo-yo rentable/pas rentable. Il ne faut pas le faire si on veut gagner de l'argent. Par contre, qu'on soit une grande ou une petite exploitation, je pense que la rentabilité est à peu près la même, parce que les coûts sont inhérents au travail qu'il y a derrière. C'est énormément de coûts de main-d'œuvre, puisqu'il y a peu de choses qui se font vraiment mécaniquement. Le coût est important, mais le produit est tellement beau. Ce n'est pas spécialement rentable peut-être, mais cela permet d'avoir un sens à sa vie et de faire un beau métier.
Dans vos revendications, il y a le problème des taxes. Aujourd'hui, les effervescents en Belgique sont taxés comme de l'alcool fort ?
Vanessa Vaxelaire : C'est scandaleux. La bière est un produit de consommation journalière comme le vin, et la bière bénéficie d'un taux d'accise très bas. Les vins tranquilles, c'est un taux d'accise que je trouve relativement correct, mais pour les bulles, il n'y a aucune raison de mettre cette taxe sur les bulles, taxe sur laquelle nous payons des taxes, puisque nous payons 21% de taxes sur la taxe. Je trouve que c'est très handicapant, et j'espère que ça va bouger parce que c'est injuste.
Dépasser l'effet de mode
Ce secteur a bénéficié d'un effet de mode. Aujourd'hui, avez-vous le sentiment que c'est devenu quelque chose de normal pour les Wallons d'acheter du vin wallon, ou ça reste un petit produit qu'on achète exceptionnellement pour se faire plaisir ?
Marc De Brouwer : Je ne dirais pas exceptionnellement, mais beaucoup de Wallons ne connaissent pas encore leurs vins. Ils ont tout à gagner à les découvrir. Il y a la culture du vin, et c'est quelque chose qui met des années à se construire, et qui est certainement en construction maintenant. Toutes les émissions de télé qui parlent des vins belges, c'est très bien.
Vanessa Vaxelaire : Je crois que c'est rentré dans les habitudes d'achat. Évidemment, ça reste un produit onéreux, donc on n'achète sans doute pas du vin belge comme on pourrait acheter un vin beaucoup plus bon marché. Petit à petit, l'oiseau fait son nid, et je trouve que pour un début, merci aux Belges d'acheter belge, parce que je trouve qu'ils sont quand même déjà bien rentrés dans le circuit. Sans eux, nous aurions déjà arrêté notre métier. Je trouve que c'est un beau début.