Olivier Hamant, biologiste et chercheur à l’école normale supérieure de Lyon, présente une conférence intitulée « La troisième voie du vivant ».
Le monde que nous connaissions, celui de la stabilité et des moyennes, s'efface devant celui des ruptures et de l'imprévisibilité. Face à ce qu'il qualifie de « burnout planétaire », le biologiste Olivier Hamant nous propose une révolution culturelle radicale : et si, pour survivre, nous devions troquer notre obsession pour la performance contre la robustesse du vivant ?
Le piège de la performance
Pour Olivier Hamant, nous vivons un « burnout planétaire », ce phénomène est le produit d'un excès de performance. Notre société est enfermée dans une boucle de rétroaction destructrice : chaque crise déclenche un besoin de sécurité que nous transformons immédiatement en besoin de contrôle. Pour contrôler, nous augmentons la performance... Or, cette performance épuise les ressources, ce qui prépare inévitablement la crise suivante.
Cette course à la performance est intrinsèquement liée à la compétition et à la violence. Elle fait, selon les mots du chercheur, « une guerre à la vie », qu'il s'agisse des écosystèmes, des femmes, des enfants ou des plus défavorisés.
Utiliser les bons mots pour habiter le monde
L'un des premiers enjeux de ce basculement est sémantique. Parler de « réchauffement climatique » laisse croire que seule la moyenne augmente, alors que le véritable danger réside dans le dérèglement et l'augmentation de l'écart-type : les événements extrêmes sont 4,5 fois plus fréquents depuis 2000, par rapport à la période 1950-2000.
De même, Olivier Hamant préfère le terme de « première grande extermination » à celui, trop faible, d'« érosion de la biodiversité » pour qualifier un effondrement 1000 fois plus rapide que lors de l'extinction des dinosaures. Lors de cette première grande extermination, une espèce, l'homo sapiens, a provoqué la disparition de 70% de la masse des animaux vertébrés.
Pas de leviers directs pour changer le climat
Olivier Hamant souligne que l'humanité ne dispose d'aucun levier direct pour résoudre la question climatique, une situation qu'il qualifie pourtant d'excellente nouvelle. En effet, l'existence d'un tel moyen de contrôle global serait particulièrement « flippante » si Trump ou Poutine pouvaient s'en emparer pour manipuler le climat à leur guise.
Plutôt que de s'acharner sur une approche centrée exclusivement sur le CO2 — qui mène souvent à des solutions de « maladaptation » aggravant la pénurie de ressources ou la pollution — il propose de se tourner vers le levier de la biodiversité.
En privilégiant la biodiversité et des pratiques comme l'agroécologie, on agit de manière systémique : on restaure les sols et les écosystèmes tout en stockant indirectement le carbone, ce qui permet de répondre aux enjeux climatiques sans dégrader le reste du vivant.
La biodiversité, ce qui est extraordinaire, c'est que ça coûte vraiment pas grand-chose. En gros, faut juste semer des graines. On peut le faire à toutes les échelles, sur son balcon, dans son jardin, dans les champs pour l'agriculture qui évidemment est le levier principal pour avoir un effet massif au niveau de la planète entière. Pour l'agriculture, on a à peu près toutes les solutions : agroécologie, agroforesterie, permaculture…
Vivre avec les fluctuations
Si le vivant survit depuis des millions des années, en tout cas celui qui a été sélectionné au fil du temps, c'est parce qu'il sait vivre avec les fluctuations. Non pas parce qu'il est performant, mais parce qu'il est robuste.
Un système robuste est stable et viable malgré les fluctuations. Pour Olivier Hamant, « les êtres vivants sont robustes parce qu'ils ne sont pas performants ». Pour y parvenir, le vivant utilise des stratégies qui sont l'exact opposé de nos critères de gestion : l'inefficacité, la lenteur, la redondance et l'incohérence.
Le vivant préfère ajouter des marges de manœuvre pour face à l'imprévu.
Pour nous en convaincre, Olivier Hamant nous propose de regarder un arbre : un arbre performant, ce serait une tige et une feuille mais à la moindre tempête, ce serait terminé. Les arbres préfèrent donc la redondance et multiplient les branches et les feuilles.
Le vivant ne constitue pas le seul système robuste même s'il en est un bon exemple. Le langage aussi est robuste parce qu'il n'est pas performant. Il multiplie les synonymes, donc les redondances, il contient de la polysémie donc de l'hétérogénéité, des faux amis, des doubles sens, etc.
S'inspirer du vivant
Olivier Hamant démontre que la flèche du progrès n'est plus une ligne droite vers toujours plus de performance, mais une courbe en cloche. Aujourd'hui, plus de performance signifie moins de viabilité pour l'humanité.
Le progrès du XXIe siècle doit donc changer d'axe et viser la robustesse. Cela demande de choisir : on ne peut pas être à la fois très performant (optimisé, spécialisé, peu adaptable) et très robuste (diversifié, explorateur, très adaptable).
Le changement ne viendra pas du « cœur faisandé » du système (États, multinationales), mais de ses marges. À l'image des nuées d'oiseaux où ce sont les individus à la périphérie — les premiers exposés aux fluctuations — qui orientent le groupe, les solutions robustes émergent déjà un peu partout, elles sont trop souvent « sous le radar médiatique ». Olivier Hamant évoque l'agroécologie ou l'agroforesterie qui se développent mais aussi les économies de l'échange ou du partage ou encore les conventions citoyennes et les démarches participatives.
Une technophilie de la robustesse
Contrairement aux idées reçues, le monde de la performance est technophobe car il est technophage : une nouvelle technologie performante écrase toutes les précédentes et aliène les citoyens. À l'inverse, le monde de la robustesse est véritablement technophile : il préserve la technodiversité, valorise les plans B, C et D, et privilégie les objets réparables et appropriables localement.
La performance doit devenir un « mal nécessairement transitoire », réservé aux situations d'urgence comme celle du pompier, tandis que la robustesse doit devenir notre norme quotidienne.
Pour aller plus loin : larobustesse.org
Conférence enregistrée au Delta, le 28 janvier 2026
Production : Centre d'Action laïque de la Province de Namur