Daphné Ticrizénis présente un exposé intitulé « Depuis que les femmes prennent la plume ».
Pourquoi les femmes sont-elles si peu présentes dans nos manuels de littérature ? Dans cet exposé, l'éditrice et autrice française Daphné Ticrizénis lève le voile sur un processus volontaire : l'effacement des femmes de notre histoire littéraire.
Daphné Ticrizénis n'est ni historienne ni thésarde en littérature. C'est son métier d'éditrice de manuels scolaires qui l'a confrontée à une réalité frappante : sur 40 auteurs étudiés en classe, on compte très, très peu de femmes. Ce constat l'a poussée à entreprendre un travail de recherche pour sortir de l'ombre ces écrivaines, aboutissant à son anthologie Autrices : ces grandes effacées qui ont fait la littérature.
« Effacées » plutôt qu'oubliées
Daphné Ticrizénis refuse le terme d'« oubli », qui suggèrerait une simple distraction du temps. En s'appuyant sur les travaux de chercheuses comme Éliane Viennot ou Aurore Évain, elle démontre que ces femmes ont été gommées de manière délibérée.
L'effacement de ces autrices, c'est aussi l'effacement des combats féministes. Ce n'est pas que l'effacement des noms. On a effacé leurs textes, c'est-à-dire à la fois les combats féministes, mais aussi les témoignages du quotidien des femmes. C'est tout ça qu'on a perdu, il y a un vrai vol de ce côté-là. Moi, je trouve ça extrêmement injuste, il y a de quoi se mettre un peu en colère.
En faisant disparaître leurs noms, on a aussi fait disparaître leurs revendications, notamment pour l'accès à l'éducation, portées dès le Moyen-Âge par des figures comme Christine de Pisan.
Le Grand Siècle des autrices et son retour de bâton
Contrairement aux idées reçues, le XVIIe siècle fut une période de gloire pour les femmes de lettres : Madeleine de Scudéry, Madame de Lafayette, Madame de Sévigné… les femmes sont nombreuses et reconnues. Elles inventent le roman moderne, le roman épistolaire et elles sont à l'origine des contes de fées, avant que Charles Perrault ne concentre involontairement toute la mémoire collective.
Ce succès va engendrer une violente réaction misogyne. En 1635, l'Académie française entreprend de masculiniser la langue, bannissant des mots courants comme « peintresse » ou « autrice » au motif que le masculin serait « plus noble ». Plus tard, en 1659, la pièce de Molière « Les Précieuses ridicules » porte un coup fatal en tournant en dérision les femmes qui ont la prétention d'écrire.
Les techniques du discrédit
Pour effacer ces femmes, plusieurs méthodes ont été employées au fil des siècles :
- La désattribution : On affirmait que leurs œuvres étaient en réalité écrites par un père, un frère ou un amant (comme pour Marie-Anne Barbier ou Catherine Bernard).
- Le discrédit moral : Les encyclopédies littéraires rédigeaient des notices à charge, attaquant les mœurs des autrices plutôt que la qualité de leurs textes.
- La médiocrité présumée : On jugeait leurs écrits « peu intéressants » ou limités à la sphère domestique pour justifier leur retrait des anthologies.
Un combat toujours d'actualité
Ce processus n'appartient pas qu'au passé. Daphné Ticrizénis rappelle que même pour Annie Ernaux, après son prix Nobel, on a entendu des critiques affirmant que son œuvre n'était « pas de la vraie littérature ». Plus frappant encore, en 2021, une préface de la Pléiade remettait en question l'existence même de la poétesse Louise Labé, la présentant comme une invention masculine.
Face à cet héritage, Daphné Ticrizénis appelle à l'indulgence envers nous-mêmes et à la curiosité : « Il faut être indulgent avec nous-mêmes, si on les connaissait pas, clairement, ce n'est pas notre faute ». Pour réhabiliter ce patrimoine volé, elle préconise une action concrète : rééditer ces textes, les étudier à l'université et les imposer obligatoirement dans les programmes scolaires pour que les futures générations ne lisent plus seulement des hommes.
Conférence enregistrée à la librairie Papyrus (Namur), le 2 avril 2026
Production : Librairie Papyrus, Centre d'Action Laïque de Namur