Dans le monde de la mode, la fast fashion gagne de plus en plus de terrain, au détriment de l'économie circulaire qui ne reçoit plus des textiles de bonne qualité.
Cette semaine, notre invité est Franck Kerckhof, directeur adjoint Res-Sources, une filière textile qui a pour but de représenter les entreprises sociales et circulaires du secteur de la réutilisation des biens et des matières.
C'est quoi le phénomène de la fast-fashion et quels sont ses problèmes ?
On la qualifie même d'ultra fast fashion. C'est un phénomène mondial. On est inondé aujourd'hui de capsules textiles, souvent de très mauvaise qualité et aujourd'hui, on voit une réelle augmentation au niveau de la colelcte textile plus 12 % cette année, c'est du jamais-vu.
Donc ça veut dire que comme on produit plus de vêtements en bout de chaîne, il y a plus de vêtements qui arrivent chez Oxfam, Les petits Riens ?
C'est en fait la rotation des textiles, donc la durée de vie des textiles qui se raccourcit, la production qui augmente et donc ça a un effet boule de neige sur toute la chaîne de valeur, en ce compris les collecteurs textiles.
Vous avez donc plus de matière à vendre, mais pourtant ça entraîne des soucis économiques. Ce n'est pas un peu paradoxal ? Est-ce que vous pouvez nous expliquer ?
La fast fashion et l'ultra fast fashion ont un vrai effet pervers. On a effectivement une augmentation des dons. Ça pourrait paraître est une bonne chose finalement pour ces opérateurs, mais en fait, c'est une très mauvaise affaire puisque ce sont des dons de très mauvaise qualité puisque finalement ces produits de fast fashion ont une durée de vie très courte, donc ça accélère le processus en matière de durée de vie. Mais ils ont aussi un gros problème en matière de qualité. Ce sont vraiment des vêtements jetables. On les met deux, trois, quatre fois... Ils passent deux ou trois fois à la machine et ensuite ils sont détruits et on ne sait ni les réemployer, ni même les recycler. Donc ça pose un vrai souci dans la chaîne de valeur, que ce soit en matière de réemploi, en matière de recyclage. C'est finalement une charge financière pour les collecteurs de textiles. Aujourd'hui, elle est estimée à 180 € la tonne juste pour l'incinération. Et il y a encore derrière la collecte, la manutention, etc. Donc l'ASBL Terre estime pour 2023 le coût à 1,2 million d'€.
Expédier ces vêtements vers d'autres continents, ce n'est pas possible ?
Ce sont des déchets et on n'exporte pas des déchets. La volonté de Terre ASBL des Petits Riens ou d'Oxfam, c'est de ne pas déplacer un déchet en Afrique, en Asie Mineure ou même en Europe. Donc l'idée, c'est vraiment de pouvoir les traiter, les réemployer localement. C'est notamment pour ça qu'on a développé tout un réseau de magasins de réemploi à leur volonté. C'est vraiment de l'ultra local. Aujourd'hui avec ces produits de fast fashion et d'ultra fast fashion, on ne sait rien faire.
Ces entreprises pourraient être en difficulté financière à cause de cette abondance de dons de mauvaise qualité ?
Elles le sont toutes les trois. Elles ont toutes les trois une diminution de leur activité en matière de réemploi, donc une baisse du chiffre d'affaires. Certaines très grosses pertes. Les Petits Riens ont dû se séparer de 20 travailleurs parce que tout simplement, ils n'arrivent plus à dégager des bénéfices nécessaires pour pouvoir payer les salaires. On est vraiment dans un problème systémique qui pose de réels problèmes à l'économie sociale et circulaire qui est là notamment pour prolonger la durée de vie de ces textiles.
Existe-t-il un modèle idéal ? Si oui, quel serait-il ?
Ce vers quoi il faudrait tendre, c'est moins consommation, donc acheter moins, acheter mieux, meilleure qualité des produits qui durent plus longtemps. Certes, ils sont plus chers à l'achat, mais in fine, pour l'entièreté de la chaîne de valeur, c'est beaucoup plus efficace de consommer moins et mieux parce que derrière, il y aura de toute façon des vêtements de meilleure qualité. On est passé d'un système où on produisait avant des vêtements pour cinq ou six pièces par an. Aujourd'hui, on a des capsules de mode toutes les deux semaines et donc cette fréquence-là pose un réel souci et par ailleurs, la qualité n'y est plus. Aujourd'hui, on est de la mode jetable alors qu'avant, on était avec de la mode durable et donc il faut tendre vers ça. Et donc notamment, on peut aussi imaginer une production plus locale, une production plus durable, une production plus respectueuse de l'environnement et par ailleurs aussi le processus de fibre to fibre et donc les producteurs doivent à un moment se lancer aussi dans la réinjection de fibres recyclées, ce qui n'est pas le cas aujourd'hui.
Ça veut dire qu'il faudrait prendre des vêtements et en refaire d'autres en réutilisant la matière ?
Aujourd'hui, moins d' 1% est utilisé dans la production pour recréer des nouveaux textiles. Il ne faut pas se leurrer, tant que les industriels ne changeront pas leur modèle, on va se retrouver avec des déchets textiles de plus en plus importants, des montagnes de textiles. Si on ne fait rien dans deux ans, le désert d'Atacama, ce sera peut être à Dinant.
Et donc, dans ce tableau très noir, on peut rajouter encore la concurrence ou c'est complètement différent ?
Si on prend le contexte global, l'analyse et la raison pour laquelle finalement le secteur est en difficulté Vinted n'est pas innocent, même si ça permet aux gens de valoriser des textiles de bonne qualité. Mais in fine, ces textiles de bonne qualité n'arrivent plus dans les bulles. Avant, Oxfam et les Petits Riens recevaient ces vêtements. Et c'est comme ça que le modèle fonctionne. C'est en dégageant des bénéfices sur les 10/15 % de pièces de bonne qualité qu'on permet de financer l'entièreté du modèle, de financer de l'emploi, de financer des actions sociales, de financer des projets de coopération au développement. Vu que ces vêtements disparaissent progressivement et qu'en plus il y a une augmentation de déchets. On est vraiment sur un modèle qui n'est pas rentable, qui ne permet pas de dégager de bénéfices, raison pour laquelle les opérateurs sont en grande difficulté.
Est-ce qu'on peut encore avoir de l'espoir pour l'avenir ou pas ?
Personnellement, je suis résolument optimiste, mais dans quelques semaines, c'est le Black Friday, c'est vraiment l'apogée ou en tout cas la fête du consumérisme, de la surproduction, de la surconsommation. On voit bien qu'aujourd'hui ce n'est pas encore passé, ça n'a pas encore percolé au niveau des producteurs ni au niveau finalement des acheteurs.
Donc on se doit de sensibiliser, il faut changer le modèle. Ce n'est pas trop tard, mais il faut le faire rapidement sans quoi ça risque de le devenir.