A Ciney, la politique a connu des moments épiques, des confrontations "viriles", des reniements. Mais à écouter le débat de mi-mandat, l'heure est à l'apaisement. L'opposition est soft, le bourgmestre aime tout le monde (mais certains plus que d'autres). Image trompeuse... Décodage.
Un débat de 52 minutes est l'occasion d'explorer en profondeur les désaccords, les lignes de force et de fracture entre décideurs politiques. Et c'est bien le cas à Ciney, encore que ces fractures n'apparaissent pas spontanément, tant nos interlocuteurs se sont épargnés au cours des joutes verbales. Une paix des braves fragile cependant. Des lézardes fissurent les discours convenus. Des non-dits méritent d'être décodés.
Ce que ce débat fait apparaître, c'est la supériorité tactique du bourgmestre Jean-Marie Cheffert. Madré dans sa distribution de bons points, Jean-Marie Cheffert veille à ce que personne ne lui fasse de l'ombre, aussi bien dans la minorité que dans sa majorité. Il a retenu les leçons du passé, aussi: fini le temps où il régentait tout. Il délègue aujourd'hui. Il consulte. C'est nouveau. Mais derrière le leader "open", l'homme continue de veiller jalousement sur ses prérogatives.
Jean-Marie Cheffert sait que numériquement, il est fragile. Avec sa majorité absolue de 13 sièges sur 25, il suffirait d'une défection d'un élu pour que tout bascule. Et à l'horizon 2018, il suffirait d'un frémissement dans les bureaux de vote pour que sa majorité absolue tombe. Voire pire: qu'il se fasse ravir le leadership par le jeune échevin Frédéric Deville. A la surprise générale, ce dernier avait fait le 2ème plus gros score de la liste en 2012: 2.111 voix contre 2.793 pour Jean-Marie Cheffert. Il y a encore de la marge, mais cela le propulse néanmoins à 1.000 voix au-dessus des autres faiseurs de voix de la liste Union. De quoi faire réfléchir le bourgmestre.
Voilà pour la trame, le background. Ces enjeux sous-tendent tous les échanges du plateau, on va le voir.
L'opposition: pas très offensive!
Guy Milcamps, ancien bourgmestre, meilleur ennemi de Jean-Marie Cheffert, bronche à peine lorsque les journalistes lui demandent s'il est toujours soutenu par sa section locale du PS. Réponse de l'intéressé: "Oui, je pense puisque je suis toujours, euh, comment?" Chef de file, M.Milcamps, c'est le mot que vous cherchez. On dira que sa force de conviction s'est émoussée. Idem quand on lui demande ce qu'il changerait s'il était de nouveau bourgmestre: il cite Ecolo, puis... le programme du MR: "Il faudrait étudier un piétonnier." Son célèbre regard malicieux se ranime une fois, quand on lui demande s'il prépare sa succession en apparaissant partout avec son fils: "Ce n'est pas impossible."
Le CDH Gaëtan Gérard n'est pas épargné non plus. A la question de savoir s'il ne cèderait pas sa place à Laurence Daffe, bien en vue, il répond "Pfff...." Oui, "pfff..." On apprendra qu'ils travaillent de manière collégiale, qu'il prend du recul tandis que Laurence Daffe arpente le terrain. Attention, un piège: "Elle, c'est la pratique, vous le théorique?" demande Anne Pirson. "Voilà, on est un tandem qui marche." Gare aux lendemains d'élections.

Gaëtan Gérard et Guy Milcamps: l'un est dubitatif, l'autre en retrait.
Et Ecolo là-dedans? Ecolo, c'est le "chouchou du bourgmestre". D'ailleurs, il occupe la première place du podium personnel de Jean-Marie Cheffert: "François Bouchat est un conseiller qui a de l'avenir". Voilà Ecolo adoubé. En 2012, Cheffert lui faisait déjà les yeux doux. Mais Ecolo avait fait le choix de ne pas entrer dans une majorité où il n'était pas indispensable. Depuis, Jean-Marie Cheffert le surveille comme le lait au coin du feu: il sait qu'il en aura peut-être besoin en 2018.
Ces éléments font que l'opposition ne mène pas la vie dure à Jean-Marie Cheffert, et c'est un euphémisme. Oh, le CDH a bien décerné un 1/10 au PCDR, et un 5/10 à la gestion des finances communales, on entend bien "manque de vision globale" ici et là, mais on dira que les fleurets sont mouchetés. On ne va pas se fâcher dans la perspective d'un éventuel retour en grâce en 2018. Mais ont-ils envie de revenir au pouvoir?
Pas d'allumette pour les dossiers explosifs
Il y a des dossiers qui ne demandant qu'une allumette pour exploser politiquement. Des dossiers emblématiques qui pourraient servir de marche-pied à une opposition en forme. Mais l'opposition ne semble pas voir les symboles forts.
Un exemple. On sait que Jean-Marie Cheffert a pris le risque de s'exposer dans son bras-de-fer avec l'Evêché sur l'entretien des églises. Un geste politiquement fort. Audacieux électoralement. Porteur médiatiquement. Les journalistes lui brandissent sa Déclaration de politique communale. Où il est écrit "Il est indispensable d'assurer et de maintenir le bon entretien des édifices présents à Ciney." Enorme: Jean-Marie Cheffert pris en pleine contradiction entre les annonces et les actes. Il ne s'y attendait pas. Mais le vieux chat sait retomber sur ses pattes. Après trois secondes de flottement, il assène: "Les églises qui resteront doivent être entretenues." Le regard interloqué de Gaëtan Gérard en dit long sur la crédibilité du bourgmestre à ce moment. C'est ce qu'on appelle un boulevard pour le CDH, à l'électorat traditionnellement chrétien. Mais le boulevard restera vide. Dans l'opposition, personne ne s'engouffre dans la brèche.
On pourrait citer aussi l'énormité de la réponse du bourgmestre quand il est interpellé par une institutrice sur le plateau. Pendant la grève de 2014, un représentant du pouvoir organisateur, donc de la commune, est passé dans son établissement pour faire passer le message qu'une grève ne serait pas bien vue. Le bourgmestre bougonne: "Faut arrêter de croire que je régente tout." Le CDH parlera plus tard d'une communication "un peu particulière". Et le PS? On lui agite un drapeau rouge: un droit de grève bafoué sous le nez d'un socialiste, mais il restera silencieux... Les fleurets ne sont plus mouchetés: ils sont rangés dans leur fourreau.
"Je n'ai pas de problème avec Fredo"
Passons aux tensions internes à présent. La rivalité et la difficulté relationnelle entre le bourgmestre et l'échevin Frédéric Deville sont de notoriété publique. Mais Jean-Marie Cheffert balaie d'une main: "Intox. J'ai entendu cette rumeur. Mais je n'ai pas de problème particulier avec Fredo." Fermez le ban? Pas si vite.
Tout au long de ses interventions, Jean-Marie Cheffert salue le travail de ses échevins. Enfin de deux échevins en particulier. Frédérick Botin, qui a travaillé "de main de maître" sur le dossier de l'arsenal. Gommette verte. Géraldine Desille, qui s'est emparée du dossier du commerce "avec ses tripes". Re-gommette verte. Et Deville? Pas un mot. Mais on comprend qu'on parle de lui quand le bourgmestre lâche: "Aujourd'hui les échevins prennent leurs responsabilités. Je canalise au moment où cela ne va plus, à l'égard des jeunes échevins". Suivez le regard...

Camus à Deville: "Ta popularité fait peur à certains?"
La tête de liste Ecolo Anne-Marie Camus ne s'embarrasse d'ailleurs pas de circonvolutions dans son face-à-face avec Frédéric Deville: "Ta popularité fait peur à certains?" Réponse de Frédéric Deville: "Je ne sais pas. On travaille en équipe." Pourquoi avoir abandonné les compétences en sport, insiste Camus? Réponse: "Comme disait ma grand-mère, choisir, c'est un peu mourir". Folichon.
Ce ne sont que quelques temps forts du débat. On a beaucoup parlé de commerce aussi, pour regretter quasi unanimement que personne n'ait de solution magique. Mais ces temps forts indiquent une chose: à ce stade de la mandature, la suprématie de Jean-Marie Cheffert, qui a survolé ce débat, est incontestée.