Analyse

Mi-mandat à Rochefort : une commune éprouvée, des élus divisés

publié le:19/01/2022 10:55:00 - mis à jour: 19/01/2022 17:33:22

Covid, inondations, tornade: rien n'a été épargné à Rochefort. Le bilan de la majorité est jugé "minimaliste" par une opposition très sévère. Le Collège continue de présenter un front uni. Jusque quand?

Les inondations qui ont dévasté Rochefort, tristement épinglée au tableau des dix communes les plus sinistrées de Wallonie, ont ces derniers mois mis un sacré coup de frein au projet de la majorité. Tout le monde en convient, majorité comme opposition. Mais au diable le sentimentalisme. Covid ou pas, tornade ou pas, inondations ou pas, les langues se délient et sont du genre de celles qui ne fourchent pas. «  Ils sont assis sur leur strapontin et mènent leur train de sénateurs sans beaucoup de dynamisme faute de ne pas se sentir menacés », tacle d'emblée Françoise Lebeau, cheffe de fil ECOLO. « C'est la majorité du laxisme. Ils ne rêvent pas assez grand et se contentent de ce qui se passe », renchérit Thierry Lavis du groupe UCPR.

>> Cet article fait partie de notre série "Un jour une commune" consacrée au bilan à mi-mandature communale: plus d'infos sur notre série ici

Le ton est donné. L'opposition aiguise ses lames après trois années de mandature disons courtoise.  Même si, admettons-le, UCPR s'est montré beaucoup plus critique et offensif que ce qu'il nous a habitué par le passé.

Si on est plus incisif, c'est à cause de tous les manquements observés. On n'est pas là pour leur jeter des fleurs tout le temps. Ni pour les dézinguer à tout va. On veut juste s'assurer que les choses soient bien faites et ça n'a pas toujours été le cas.

Le groupe Ecolo s'estime quant à lui « excessivement bienveillant, dans l'ouverture et le dialogue ». Mais ? « Mais là, on commence à saturer parce qu'il n'y a pas beaucoup de choses qui avancent», se désespère Françoise Lebeau.

Des attaques de l'intérieur

Le plus surprenant, c'est quand les attaques émanent de l'intérieur, quand les piques s'égarent entre conseillers de la majorité eux-mêmes. François Bellot en est devenu coutumier. Du haut de son expérience politique, il intervient tantôt en grand sage qui avise, conseille ou met en garde ; tantôt en conseiller rebelle qui dézingue ses copains de majorité, parfois jusqu'à déstabiliser son propre groupe.

On se souvient de cette scène ubuesque lors du conseil communal de juin dernier où après avoir émis ouvertement de vives critiques sur l'épineux dossier de la chasse porté par l'échevine Louise Mertz, une suspension de séance avait été demandée par la majorité elle-même, histoire de s'assurer d'avoir les votes nécessaires pour faire passer le point. Albert Maniquet, le dinosaure de la politique locale (qui a, entre-temps, tiré sa révérence après 50 ans de carrière politique), n'avait jamais vu cela de sa vie. C'est dire !

Cap 2030 ?

Faut-il y voir pour autant une faille ou des tensions au sein de l'alliance Cap 2030 ? Non, madame la marquise. « Tout va bien », s'empresse-t-on de nous répondre en substance. « Je regrette que l'on fasse passer le message qu'il y ait des tensions. Il nous arrive d'avoir des opinions différentes, mais c'est tout à fait normal. Nous cherchons alors des consensus. Nous formons une bonne équipe et faisons du bon boulot ensemble », rétorque Corine Mullens.  « On a une équipe solide soutenue par une majorité forte et qui a été plus forte encore en période de crise », appuie Pierre-Yves Dermagne.

Cap 2030, du coup? Les réponses sont ici moins claires ou étonnamment prudentes. « Demandez à Pierre-Yves Dermagne », finit par nous dire Corine Mullens qui semble se dédouaner d'une alliance - faut-il le rappeler - actée à son insu par les deux ténors des groupes MR et PS, qui n'avaient sans doute pas prévu que l'intéressée déciderait de faire campagne en solo jusqu'à battre François Bellot au petit jeu du score électoral. Bref, c'est du passé. Quoique les rancœurs ont la dent dure.

Prudence du bourgmestre empêché

Du coup, posons la question au bourgmestre en titre. Cap 2030, Monsieur Dermagne ?

Ce n'est pas à moi à décider tout seul, on décide en groupe. Les défis restent colossaux, on doit les mener ensemble. 

@Belga

Réponse prudente, on vous le disait. Quant à savoir si Pierre-Yves Dermagne figurera en tête de liste, lui qui n'a exercé que dix mois en tant que bourgmestre avant d'être appelé à d'autres missions d'Etat, il répond :

Je n'ai jamais eu de plans de carrière, mais je veux garder ce lien fort avec Rochefort et ses habitants. Je suis amoureux de ma commune, je continue à faire l'aller-retour tous les jours. J'ai même repris mes permanences de bourgmestre en janvier. Ma vie politique a été faite de surprises. Qui peut dire de quoi demain sera fait ? 

Mais qui est le boss ?

Entre les incartades publiques de François Bellot et ce renvoi de patate chaude à Pierre-Yves Dermagne sur l'avenir de la liste, on pourrait finalement se demander qui est le boss ? Une image ne trompe pas selon Thierry Lavis qui a la critique acerbe :

Quand la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, est venue à Rochefort au lendemain des inondations, tous les médias étaient présents sur place. Qu'est-ce qu'on a vu à la télé ? François Bellot et Pierre-Yves Dermagne à l'avant-plan aux côtés de la Présidente, pendant que Corine se tenait à l'arrière-plan, en retrait. Certes, François faisait partie des sinistrés, mais c'est Corine qui devait être devant. C'est symptomatique de sa gestion. Elle n'a peut-être pas les épaules pour être bourgmestre. Elle suit très bien les dossiers, mais quand il convient de trancher, d'impulser, elle a ses limites.  Si elle a peur des responsabilités qu'elle porte en tant que bourgmestre, alors il ne fallait pas prendre le poste.

@Belga

Corine Mullens s'en étrangle, puis vire au rouge. Réponse de la bergère au berger :

J'ai très peu de contact avec Pierre-Yves Dermagne. Je mène les dossiers dans la lignée de ce qui avait été établi en mon âme et conscience, selon les impératifs budgétaires et juridiques. Je préfère travailler activement dans l'ombre, plutôt que de me mettre en avant, encore plus quand les gens vivent un terrible drame. Malgré les menaces de certains acteurs, j'ai réquisitionné des puits, j'ai acté des destructions et des démolitions, j'ai à chaque fois pris mes responsabilités. Je ne suis pas quelqu'un qui fonce les yeux fermés et qui fonctionne à la va-vite! Je prends le temps de l'analyse, de m'entourer d'experts pour chaque dossier complexe.  Se rendent-ils seulement compte de la responsabilité qui pèse sur les bourgmestres ?

@Belga

« On n'a pas fait dans le bling bling »

Maintenant que tout cela est dit. Attelons-nous au concret : les dossiers, les projets, les promesses.

Malgré deux crises inédites, la majorité, qui fait son propre bilan, se dit heureuse de toutes les choses qu'elle a pu accomplir : « On a avancé sur de nombreux dossiers, même si ceux-ci ne sont pas forcément tangibles et visibles aux yeux de la population », commente la bourgmestre faisant fonction avant d'énumérer sa liste des « check » :

On a amélioré notre communication en créant une page Facebook et en engageant un chargé de communication. La création d'un nouveau lotissement en direction d'Eprave est en route. Très important pour le centre-ville, la demande de permis pour le projet de réaménagement du Square de l'Amicale est également en cours de traitement. La rénovation de l'ancienne école de Préhyr profite aujourd'hui à toutes les associations. Côté sécurité, on a engagé de nouveaux agents de police et on va étendre notre réseau de caméras de surveillance. Sur le plan du tourisme, on a mis en place un pass touristique en collaboration avec les différents acteurs locaux. On va également investir des moyens conséquents dans le développement durable en collaboration avec Kick. Côté sport, nos plans ont été contrecarrés. Nous devions donner les premiers coups de pelle pour l'extension du hall omnisport, mais les inondations en ont décidé autrement. Malgré tout, on a déjà initié un nouveau projet sur le domaine de Harzir. On avance aussi bien sur la nouvelle Académie de football. Pas mal de projets sont en route et certains devraient se concrétiser avant la fin de la mandature.

« Moins de la moitié des réalisations »

L'opposition, de son côté, tire un bilan beaucoup plus critique. Honneur aux dames avec la conseillère ECOLO Françoise Lebeau :

Si on se réfère à la déclaration de politique générale, on est loin de la moitié des réalisations. Or, ce texte nous paraissait minimaliste. Qu'en est-il du budget participatif ? Des points sur la transparence ? On nous avertit de la date du conseil huit jours avant sa tenue, ce qui nous empêche presque de facto de déposer une interpellation dans les délais.  Et la communication? Une page Facebook a été créée et puis quoi?! Les gens lors des inondations n'ont pas eu accès à l'information. Ils se sont débarrassés du développement durable et de la transition écologique en déléguant ni plus ni moins la chose à une ASBL. 

« Faux ! », objecte Corine Mullens. « On se réunit très régulièrement avec Kick, on a même engagé un membre de personnel pour travailler sur ce dossier. »

Françoise Lebeau continue sa tirade:

Niveau mobilité, on ne nous a toujours pas présenté de solutions concrètes. L'avenue d'Alost est problématique, la circulation autour de l'école du Rond-point également. Cela fait quatre ans qu'une étude de mobilité a été lancée. On nous promet de nous en présenter les résultats bientôt. Mais quatre ans, vous vous rendez compte ? En termes de cohésion sociale, le bât blesse aussi. Ils promettaient une maison médicale pluridisciplinaire, on n'en a jamais entendu parler. Notre commune manque de logements publics. Les inondations ont fait que la Croix-Rouge a financé des logements préfabriqués qui serviront, à l'avenir, à accueillir des personnes dans le besoin, mais sans les inondations, on attendrait toujours. Récupérer les opportunités, c'est bien, mais en créer, c'est mieux !

UCPR abonde dans le même sens et pointe le manque de dynamisme, voire le laxisme, dont ferait preuve la majorité dans certains dossiers. Premier exemple : celui des plaines de jeux qui ont, sur décision de la bourgmestre, toutes été fermées à la suite d'un accident.

Premièrement, était-ce vraiment nécessaire de fermer toutes les plaines, qui plus est en plein confinement ? Il a été décidé de débloquer de l'argent pour racheter de nouveaux modules. Pourquoi pas? Mais au jour d'aujourd'hui, certaines sont encore fermées. Cela fait un an et demi que les habitants attendent.

« Manque d'autorité et de réactivité »

Dans les manquements inadmissibles pointés par le groupe UCPR, il y a également l'affaire du radon à la bibliothèque communale.

Ils avaient commandé une analyse pour mesurer la présence de radon. Et ils ont oublié de s'inquiéter des résultats ?! Qui étaient évidemment mauvais. Ils s'en sont inquiétés quatre ans plus tard ! C'est un défaut de prévoyance scandaleux!

Dernier exemple ? « Le manque d'autorité et de réactivité » dont a fait preuve le Collège vis-à-vis du Domaine des Grottes de Han qui a, à plusieurs reprises ces dernières années, flirté avec la ligne rouge de leurs bons droits. « Il fallait ruer dans les brancards directement, faire stopper les dérives et puis se positionner. Mais non, ici, on laisse couler le temps d'étudier la chose avec un avocat. »

Côté projets, là encore, Thierry Lavis exprime sa déception.

On est déçu car aucun dossier n'est sorti. Les comptes de la commune sont blindés, cela veut dire que l'on n'investit pas! C'est un mauvais signe. Il n'y a pas d'impulsions, alors que l'on a François Bellot et Pierre-Yves Dermagne qui sont à la source pour activer leurs relais. La ville est en train de s'éteindre.

« La critique est facile »

« La critique est facile et je trouve cela regrettable », se désole Corine Mullens.

Ils ne voient que le négatif et malheureusement pas toutes les choses, certes moins visibles, mais importantes qui ont été mises en place. J'ai eu un rôle ingrat pendant ces deux dernières années. Mais je ne suis pas quelqu'un qui abandonne et qui m'arrête aux critiques. Je continuerai à faire avancer les dossiers et à me battre pour ce en quoi je crois de bien pour ma commune. Les plus beaux projets restent à venir. 

Et Pierre-Yves Dermagne de conclure :

C'est vrai qu'on n'a pas fait dans le bling bling. L'opposition a tendance à noircir le tableau, mais Rochefort jouit d'une belle réputation et d'une belle image. C'est dommage que la minorité n'en n'ait pas suffisamment conscience. 

Reste à voir désormais si les projets à venir annoncés par la majorité pour ces trois dernières années de mandature communale pourront apaiser une opposition particulièrement remontée.

>> Lire aussi: Le contournement de Rochefort, l'éternel retour?

Morgane Halloy, Rédactrice en chef adjointe
morgane.halloy@matele.be

 

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